Girl Talk : 300 samples, 0 poursuites !

Publié le par Stabbquadd

Girl Talk, de son vrai nom Gregg Michael Gillis, est un musicien electro spécialisé dans le mash-up* et le sampling. Depuis 2002, il publie ses album chez "Illegal Art", un label dédié à ce type de musique et nommé à dessein. Son dernier album, Feed The Animals, regroupe plus de 300 samples pour lesquels l'artiste n'a pas obtenu la moindre licence. Pourtant, depuis ses début, Girl Talk n'a pas été une seule fois ennuyé par la RIAA. Partager une chanson sur un réseau P2P serait-il donc plus répréhensible que de s'approprier cette même chanson pour en faire autre chose ?


Le Fair Use à l'américaine, bien qu'il soit préférable au tout répressif à la française, est néanmoins un bon exemple de l'intervention de l'arbitraire au sein de la loi. En effet, alors qu'on a pu constater ces dernières années tous les excès de la RIAA dans la poursuite de ses clients afin de les soumettre à sa propre définition de la consommation d'un bien musical - à savoir, dans l'idéal, le paiement d'une licence à chaque écoute - quand ceux-ci avaient plutôt décidé de ne plus voir la musique systématiquement comme un bien commercial, d'autres invocations du Fair Use auront été beaucoup plus heureuses, ne valant à leurs auteurs pas la moindre lettre d'avocat.


C'est le cas de Girl Talk, dont le travail se base quasi-uniquement sur des samples récupérés ça et là dans des chansons du monde entier. On retrouve ainsi dans ses oeuvres des artistes aussi divers qu'AC/DC, Queen, les Jackson Five, The Police, ou même encore le groupe français Modjo, produit par le frère d'un des deux Daft Punk. Mais si on connait l'ouverture d'esprit de la famille Daft Punk - leur travail étant lui-même largement produit à partir de samples d'autres artistes -, on imagine plus difficilement EMI, Sony BMG et Universal avoir le même point de vue. Ce sont pourtant les titulaires des droits respectif d'AC/DC et Queen, des Jackson Five, et de The Police. Mais alors, est-il préférable de s'approprier le travail d'un autre artiste pour faire sa propre sauce que de simplement faire connaître l'oeuvre de l'artiste original ?


Bien entendu, la question ne se pose pas en ces termes. Si le travail créatif de remixage et de samplage participe à maintenir vif en nous le souvenir d'une chanson, il est également plus difficilement assimilé à une "vente perdue" par l'industrie du disque. En effet, la lutte contre le P2P vise principalement à empêcher la société d'évoluer naturellement vers ce que les pratiques sociales imposent, à savoir rendre la musique enregistrée librement écoutable partout et à tout moment, gratuitement. Au crépuscule du CD, l'industrie peine à admettre que ce juteux marché soit désormais révolu, et regrette que le consommateur ne puisse plus être retenu captif comme autrefois. Au point d'imaginer des systèmes dans lequel l'industrie aurait le contrôle sur les appareils du consommateurs afin d'empêcher son émancipation.


Au contraire, la réutilisation d'une partie de la chanson dans une oeuvre nouvelle ne concerne qu'une faible frange de la population, celles des artistes pratiquant le sample. Combien l'industrie pourrait-elle gagner d'argent en empêchant ces utilisations plus ou moins légitimes ? Très peu, en comparaison du magot que représente la dîme autrefois versé par chaque auditeur. D'autant moins d'ailleurs que ces artistes roulent rarement sur l'or et seraient bien incapable de payer la moindre licence d'utilisation. C'est une fois de plus le cas de Girl Talk, qui propose désormais ses albums en échange d'un prix librement fixé par l'acheteur.


De plus, comment l'industrie pourrait-elle pleurer sur le sort des artistes restant à découvrir et que les pertes engendrées par le piratage ne lui permettront jamais de produire, si en parallèle elle s'amuse à détruire d'autres artistes ? Déjà très affaiblie par la percée des Creative Commons contre lesquels elle lutte ainsi que de multiples jurisprudences favorable au P2P, notamment en Espagne, sans parler des pratiques des internautes souvent admises comme relevant du Fair Use et dont plusieurs études révèlent qu'elles ne sont pas nocives à l'industrie du divertissement, leur position pourrait vite devenir intenable si les majors venaient à prouver qu'elles ne défendent pas du tout la culture en luttant dans leur propre camp après avoir largement tenté d'amputer la main qui la nourrit.


"Utiliser un sample en prévoyant d'invoquer le Fair Use, c'est décider volontairement de se mettre dans l'illégalité", "Tout le monde copie d'une manière ou d'une autre, en se forgeant son propre vocabulaire", "Les lois du copyright sont en crise", "Nous sommes dans une culture du remix, et les lois ne coïncident plus avec cette culture", sont autant de problématiques évoquée dans cette vidéo issu de ce podcast, tous deux publiés par SXSW !



* le mash-up est le mixage de deux chansons différentes ensemble, en superposant un ou plusieurs morceaux de chacune afin de créer une nouvelle oeuvre les évoquant.

Publié dans HADOPI

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